Banlieux'Arts, paroles d'un invité

Publié le par Moussa Sarr

La banlieue brûle parce qu'on y a mis le feu
comme en Côte-d'Ivoire et au Congo
(entre autres)
6 novembre 2005

On a dit, dans certains médias français, que, par ses propos incendiaires, Sarko a mis le feu aux banlieues parisiennes. "Racaille" est en effet un mot qui doit être utilisé avec prudence dans ces lieux où la joute oratoire est au coeur de la notion d'honneur des jeunes. Au-dela de la spécificité du soulèvement de ces jeunes des banlieues françaises, j'espère qu'on réalisera aussi qu'il y a un lien avec la dynamique des événements au Congo-Kinshasa et en Côte-d'Ivoire. Évidemment il n'y a pas de liens directs entre les "jeunes patriotes" de Bagbo aujourd'hui ou hier avec les kadogo de Laurent-Désiré Kabila et les jeunes des banlieues françaises. Non, le lien est plutôt entre les élites africaines et les jeunes damnés des banlieues. Dans les deux cas on se retrouve devant des gens qui sont très conscient des forces et des structures qui les oppriment. Conscients des privilèges et des richesses immenses à l'extérieur du ghetto dans lequel on les cantonne. Même leurs réactions face à l'oppression sont similaire. Dans les deux cas c'est la voie individuelle qui finit par prévaloir sur la solidarité. Dans un cas on brûle les vieilles bagnoles de ses voisins, dans l'autre on brûle le pays qu'on aspire à diriger.

On ne peut s'empêcher de penser en fait qu'on est ici confronté à un processus générationnel profond, fondamental. Ce n'est pas une coïncidence si c'est la troisième génération de jeunes banlieusards et d'élites africaines qui sont en train de foutre le bordel. Dans un cas on a des jeunes d'origine africaine (maghrébine ou sub-sahélienne) qui ont véritablement intériorisé la culture républicaine de la France; même si la France souvent ne sait pas reconnaître ces nouveaux français. Dans l'autre, on a des Africains qui ont vraiment intériorisé (souvent sans le savoir, ou sans en tirer les véritables conséquences) le message de Franz Fanon et des autres chantres de la lutte anti-coloniale. Le problème dans leur cas, c'est que la libération en question c'est la leur et non pas celle de l'ensemble du peuple de leur pays.

La question qu'on peut maintenant se poser c'est comment les autorités françaises vont réussir à rétablir l'ordre dans les banlieues sans avoir devant eux d'organisations politiques représentatives de ces jeunes en révolte. En Côte-d'Ivoire et au Congo-Kinshasa il fut relativement facile pour la communauté internationale, une fois qu'elle eut trouvé suffisamment de volonté politique et d'argent, de remettre les acteurs du conflit congolais à leur place. Idem en Côte-d'Ivoire. Le processus de résolution de ces deux conflit fut avant tout politique. Qu'en sera-t-il dans les banlieux françaises. En ce qui les concerne il est à craindre qu'on ne retiendra que la manière forte. À ce sujet, le discours du premier ministre de Villepin sera révélateur de la lecture des événements qu'est prête à faire son gouvernement des causes véritables derrrières les événements des 10 derniers jours. Peut-être parce que ces émeutes se passent en France même et non pas dans de lointaines terres africaines se retiendra-t-on de faire les mêmes erreurs. En Afrique en effet, surtout en Côte-d'Ivoire la France a épuisé son capital d'autorité. Le Roi est nu et y est vu tel qu'il est. Peut-être que les jeunes chômeurs à vie des banlieues sont prêts à s'engager sur la voie du nihilisme, tout comme les élites africaines de Côte-d'Ivoire et du Congo-Kinshasa. Mais ils auront beaucoup plus à perdre que ces dernières.

Lorsque dans quelques jours, il faudra faire appel à l'armée pour réprimer la révolte des jeunes, on réalisera alors que la négligence de la droite par rapport à ses devoirs citoyens et républicains coûtera très cher, beaucoup plus en tout cas que l'intégration et la prévention. Au moment où j'écris ces lignes on ne semble avoir rien compris du côté du gouvernement. À preuve on ramène la loi adopté lors de la crise algérienne. Cette réaction montre bien qu'on ne reconnaît pas, à droite, les jeunes des banlieux comme des Français (Lire la réaction d'un éducateur de 42 ans : "Et Villepin avec sa loi de 55 utilisée en Algérie, il le fait exprès ou quoi? Les pourris vont pas se priver de s'en servir".

Pierre Bigras

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Publié dans Présence sociale

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